Micheline Presle

À 101 ans, cette star du cinéma a terminé sa vie entre un village troglodytique et un Ehpad exceptionnel

Micheline Presle s’est éteinte le 21 février 2024 à 101 ans, laissant derrière elle un siècle d’existence et une filmographie impressionnante de plus de 150 films. Mais au-delà de sa carrière exceptionnelle, c’est sa fin de vie qui intrigue et émeut. La grande actrice a en effet partagé ses dernières années entre deux lieux extraordinaires : un petit village troglodytique de 290 habitants dans le Val-d’Oise et un Ehpad dédié aux artistes en bord de Marne.

Le coup de cœur pour Haute-Isle

Passé 80 ans, Micheline Presle découvre le Vexin français lors de balades le long de la Seine. Entre Vétheuil et La Roche-Guyon, elle tombe sous le charme de ces villages blottis entre la falaise de craie blanche et le fleuve. Le coup de foudre est tel qu’elle vend son appartement parisien pour s’installer dans ce coin de campagne préservé, à une heure seulement de la capitale.

Elle choisit Haute-Isle, un village unique en son genre qui comptait alors environ 290 habitants. Unique pourquoi ? Parce qu’il s’agit de l’un des derniers villages troglodytiques d’Île-de-France. Jusqu’au XIXe siècle, la plupart des habitants vivaient dans des habitations creusées directement dans la falaise de craie. Cette tradition remonte à la période préhistorique et s’est perpétuée pendant des siècles.

Le village abrite d’ailleurs un joyau méconnu : l’église de l’Annonciation, seule église troglodytique de toute l’Île-de-France. Creusée dans la roche entre 1670 et 1673 sur ordre du seigneur Nicolas Dongois, elle accueille toujours les offices aujourd’hui. Classée monument historique, elle constitue l’un des cinq édifices religieux de ce type en France.

Une vie simple et heureuse

Dans ce cadre bucolique, l’actrice mène une existence paisible, loin des paillettes et des plateaux de tournage. « J’ai eu un coup de cœur. La route qui mène à La Roche-Guyon est magnifique, avec ses arbres, sa lumière… J’ai eu la chance de trouver quelque chose avec un jardin, en contrebas de la route des Crêtes. Très vite, j’y ai planté des petits arbres fruitiers », racontait-elle à Patrick Glâtre, spécialiste du cinéma valdoisien.

Le maire Alain Errard garde un souvenir ému de cette voisine célèbre mais discrète. « C’était quelqu’un de très simple, une habitante du village comme les autres », confiait-il au Parisien après son décès. Pourtant, la star restait impressionnante. « J’avoue avoir été impressionné plus d’une fois », reconnaît l’élu, marqué notamment par le jour où il a croisé Micheline Presle accompagnée de son amie Michèle Morgan.

Grande passionnée de jardinage, l’actrice s’occupait beaucoup de son lopin de terre. En 2010, elle accepte même d’être la marraine d’une nouvelle variété de rose baptisée La Roche Guyon, dévoilée lors d’un salon horticole au château voisin.

Le Val-d’Oise n’était d’ailleurs pas une terre inconnue pour elle. Dès 1945, elle y avait tourné Boule de Suif au château d’Épinay-Champlâtreux. Vingt ans plus tard, elle incarnait la mère supérieure d’un couvent dans La Religieuse de Jacques Rivette, filmé à l’abbaye de Royaumont.

La Maison nationale des artistes, dernier refuge

Maison nationale des artistes nogent

Quand le grand âge et la dépendance s’installent, Micheline Presle quitte son pavillon du Vexin. Direction Nogent-sur-Marne, dans un établissement qui porte bien son nom : la Maison nationale des artistes. C’est là qu’elle s’éteindra paisiblement, le 21 février 2024, entourée d’un cadre enchanteur.

L’histoire de ce lieu commence au début du XXe siècle avec deux sœurs hors du commun. Madeleine Smith-Champion, artiste peintre et Jeanne Smith, photographe, possédaient à Nogent un domaine somptueux : deux châteaux nichés dans un parc à l’anglaise de dix hectares. Dès 1909, elles prennent une décision généreuse et avant-gardiste. Elles lèguent leur propriété à l’État à une seule condition : qu’une des deux demeures devienne une maison de retraite pour artistes et écrivains.

En 1945, juste après la guerre, le rêve philanthropique des sœurs Smith se réalise. Le peintre Maurice Guy Loë en devient le premier directeur. Depuis près de 80 ans, cet Ehpad pas comme les autres accueille peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs, écrivains… Tous les arts s’y côtoient.

Une maison qui respire l’art

Ici, rien ne ressemble à une maison de retraite classique. Les 75 résidents, accueillis sans condition de revenus, vivent dans un décor qui inspire. Ateliers de peinture, salons de musique avec pianos à queue, bibliothèque, salle de conférence… L’environnement stimule la créativité au lieu de l’éteindre.

La programmation culturelle bat son plein quotidiennement. Trois expositions annuelles mettent en valeur les œuvres des résidents. Chaque année, un artiste extérieur s’installe en résidence. Au programme aussi : concerts, lectures, conférences, projections, débats philosophiques… Le journal trimestriel Le Fil d’argent raconte cette vie artistique foisonnante. Certains événements ouvrent leurs portes au public, transformant l’Ehpad en véritable lieu culturel.

Comme l’expliquait François Bazouge, directeur de l’établissement, lors d’une table ronde sur le thème « Création artistique et grand âge : l’art de bien vieillir ? », la maison propose une réponse concrète à la solitude et la précarité que connaissent trop souvent les artistes âgés.

C’est ici que Micheline Presle a fêté ses 100 ans en août 2022, « en compagnie de nombreux proches et artistes de tous âges », selon la ville de Nogent. Une célébration joyeuse qui témoignait de l’atmosphère chaleureuse des lieux.

Une carrière monumentale

Pour comprendre pourquoi Micheline Presle méritait amplement sa place dans cet Ehpad d’exception, il faut revenir sur sa carrière. Née Micheline Chassagne le 22 août 1922 à Paris, elle débute devant la caméra à 15 ans avec une figuration dans La Fessée en 1937.

Le décollage arrive vite. À 17 ans, elle crève l’écran dans Jeunes filles en détresse de Georg Wilhelm Pabst. Puis viennent les grands films de l’Occupation et de l’après-guerre : Paradis perdu d’Abel Gance (1940), La nuit fantastique de Marcel L’Herbier (1942) et surtout Falbalas de Jacques Becker (1945), film visionnaire sur la toxicité masculine dans la haute couture.

Mais c’est Le Diable au corps en 1947 qui la propulse au sommet. Aux côtés du jeune Gérard Philipe, elle incarne Marthe Grangier, une infirmière fiancée à un soldat au front qui s’éprend d’un lycéen de 17 ans. Ce rôle dans le film de Claude Autant-Lara, adapté du roman sulfureux de Raymond Radiguet, lui vaut une reconnaissance internationale.

Hollywood l’appelle. Elle traverse l’Atlantique pour tourner notamment avec Fritz Lang sous contrat avec la Fox. De retour en France, elle enchaîne les collaborations prestigieuses : Jacques Rivette (La Religieuse, 1966), Jacques Demy (Peau d’âne, 1970), Claude Chabrol, Alain Resnais… Active de 1937 à 2014, soit 77 ans de carrière, elle traverse toutes les époques du cinéma français.

En 2004, l’Académie des César couronne cette longévité exceptionnelle par un César d’honneur. Sur la scène du Châtelet, émue et souveraine, elle reçoit cette consécration suprême. « En somme, je crois qu’il y a toujours eu en moi la crainte de voir ma personnalité de femme entamée par ma vie de comédienne », avait-elle confié dans un portrait télévisé de 1958.

Une maison pour artistes reconnus

Micheline Presle n’est pas la seule célébrité à avoir terminé ses jours à la Maison nationale des artistes. L’établissement a accueilli Jacqueline Duhême, illustratrice mythique qui a travaillé avec Matisse, Éluard et Picasso. On y trouve aussi Gerda Muller, la dessinatrice du Père Castor, ou encore Hubert Degex, pianiste des Frères Jacques, le célèbre quatuor vocal de l’après-guerre.

Un héritage douloureux a marqué les dernières années de l’actrice. Sa fille unique, Tonie Marshall, réalisatrice talentueuse et César de la meilleure réalisatrice en 2000 pour Vénus Beauté (Institut), est décédée avant elle en mars 2020 à 68 ans. Un deuil qui l’a profondément affectée.

Vieillir sans devenir vieux

Henri Matisse disait : « On ne peut s'empêcher de vieillir mais on peut s'empêcher de devenir vieux ». Cette phrase résume bien la philosophie de Micheline Presle. Entre son jardin du Vexin et l’atmosphère créative de Nogent, elle a prouvé qu’on peut vieillir avec grâce en restant fidèle à soi-même.

La Maison nationale des artistes incarne cette conviction que créer ne s’arrête pas avec l’âge. Au contraire, comme le rappelait le chercheur Jean-Marie Schaeffer lors d’une rencontre à l’établissement, l’Histoire de l’Art regorge d’exemples d’artistes ayant connu un renouveau créatif tardif. Picasso lui-même déclarait en 1965 : « J’ai de moins en moins de temps et de plus en plus à dire ».

Les obsèques de Micheline Presle se sont déroulées en toute intimité le 29 février 2024 au crématorium de Champigny-sur-Marne. Parmi les personnalités présentes, l’actrice Nathalie Baye et l’agent Dominique Besnehard sont venus lui rendre un dernier hommage.

Le parcours de cette grande dame raconte une belle histoire d’harmonie. Entre la simplicité d’un village troglodytique de 290 âmes et la splendeur d’un Ehpad dédié aux artistes, Micheline Presle a trouvé l’équilibre jusqu’au bout. Elle nous laisse cette leçon précieuse : l’art ne vieillit jamais, il se transforme et continue de nous porter jusqu’au dernier souffle.

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