Dans les stations thermales françaises, l’inquiétude grandit. Un projet de décret gouvernemental menace de bouleverser l’équilibre économique de tout un secteur en réduisant drastiquement le remboursement des cures pour les patients en affection de longue durée.
Un secteur thermal sous pression budgétaire
Le secteur thermal français traverse actuellement une période d’incertitude majeure. Un projet de décret, prêt à être signé par le futur ministre de la Santé, prévoit de supprimer le remboursement intégral des cures thermales pour les patients reconnus en affection de longue durée (ALD). Cette réforme, qui entrera en vigueur dès le 1er février 2026, réduirait leur prise en charge de 100% à 65%, soit le taux de remboursement standard.
Cette décision s’inscrit dans la volonté du gouvernement de réaliser 5,5 milliards d’euros d’économies sur les dépenses de santé publique. Cependant, l’impact budgétaire de cette disposition reste modeste : elle permettrait d’économiser seulement 25 millions d’euros, une somme dérisoire au regard des enjeux globaux du déficit de l’Assurance maladie.
Des chiffres qui interpellent
L’économie thermale française représente un poids considérable dans l’hexagone. Selon l’Observatoire national de l’économie des stations thermales, le secteur génère près de 4,5 milliards d’euros de richesse et mobilise environ 25 000 emplois équivalent temps plein. Ces emplois, majoritairement non délocalisables, constituent un pilier économique essentiel pour de nombreuses communes rurales.
En 2024, plus de 470 000 patients ont bénéficié d’une cure thermale, représentant un coût de 350 millions d’euros pour l’Assurance maladie. Ce montant ne représente que 0,1% du budget global de la santé, soit environ 1,40 euro pour 1 000 euros dépensés.
La question centrale de l’efficacité thérapeutique
La remise en cause du remboursement des cures thermales trouve ses racines dans un débat scientifique persistant. La Haute autorité de santé n’a jamais été officiellement saisie pour évaluer l’efficacité thérapeutique de ces traitements. Cette absence d’évaluation institutionnelle nourrit les interrogations sur leur service médical rendu.
Un rapport de la Cour des comptes publié en avril 2025 pointait déjà cette problématique : « la France est l’un des derniers pays de l’OCDE à prendre en charge des soins de cure thermale, sans que leur service médical n’ait été démontré ». Le rapport préconisait une modulation des prises en charge selon les indications médicales et les durées de cure.
Face à ces critiques, les professionnels du secteur mettent en avant une soixantaine d’études indépendantes réalisées par l’Association française pour la recherche thermale. Néanmoins, ces travaux n’ont pas encore obtenu la reconnaissance officielle nécessaire pour contrer les arguments budgétaires du gouvernement.
Impact territorial et social considérable
La dimension territoriale de cette réforme ne peut être négligée. Selon Denis Fégné, député socialiste des Hautes-Pyrénées et président du groupe d’étude sur le thermalisme à l’Assemblée nationale, 70% des 87 stations thermales françaises sont situées dans des communes de moins de 5 000 habitants. Ces structures contribuent à maintenir une présence médicale dans les zones rurales et à lutter contre la désertification médicale.
L’économie locale de ces territoires repose largement sur l’activité thermale. Les stations françaises drainent une clientèle qui fait vivre l’ensemble de l’écosystème local : hôtellerie, restauration, commerces de proximité et services. Une diminution de la fréquentation aurait des répercussions en cascade sur l’ensemble de ces secteurs d’activité.
Pour les patients, les conséquences seraient immédiates et tangibles. La réduction du taux de remboursement entraînerait un surcoût d’environ 200 euros par cure, sans compter les frais d’hébergement et de restauration déjà à leur charge. Cette augmentation du reste à charge pourrait dissuader les patients les plus modestes de recourir à ces soins.
Une mobilisation politique et professionnelle
Face à cette menace, le secteur thermal se mobilise. Julien Dubois, maire de Dax et président de l’association des maires de communes thermales, a été reçu à l’Élysée en septembre 2025 pour plaider la cause du maintien du remboursement actuel. Cette démarche illustre l’ampleur des inquiétudes et la volonté des élus locaux de défendre leurs territoires.
Au niveau parlementaire, 26 députés menés par Denis Fégné ont adressé une lettre au Premier ministre pour alerter sur les conséquences économiques et sanitaires de cette disposition. Ils insistent sur la contribution du thermalisme à la santé publique et à l’économie des territoires ruraux.
Le secteur met également en avant sa récente dynamique de croissance. Après les difficultés liées à la pandémie de Covid-19, l’activité thermale connaît un rebond notable. Les entrées bien-être ont progressé de 35% en 2023, témoignant d’un regain d’intérêt pour ces pratiques.
Vers un nouveau modèle économique
Cette crise pourrait paradoxalement accélérer la transformation du secteur thermal français. Confrontés à l’incertitude sur les remboursements futurs, de nombreux établissements diversifient déjà leur offre. Le développement des activités bien-être, des séjours courts et des programmes de prévention santé constitue une voie d’adaptation aux nouvelles contraintes économiques.
L’enjeu pour le secteur consiste désormais à démontrer scientifiquement l’efficacité de ses traitements tout en développant de nouveaux modèles économiques moins dépendants du remboursement public. Cette double transformation pourrait lui permettre de sortir renforcé de la crise actuelle.
La question du remboursement des cures thermales cristallise ainsi des enjeux qui dépassent largement le cadre budgétaire initial. Entre contraintes financières publiques, besoins thérapeutiques des patients et survie économique des territoires ruraux, l’équation s’avère complexe. La décision finale du gouvernement sera scrutée avec attention par l’ensemble des acteurs concernés, dans l’attente d’un compromis qui préserve à la fois l’équilibre des finances publiques et la vitalité des territoires thermaux français.


